Miroslav Tichy – révélateur de féminité


Miroslav Tichy, sans titre, 1960-1980, épreuve gélatino-argentique retouchée, fondation Tichy Ocean.

Miroslav Tichy, sans titre, 1960-1980, épreuve gélatino-argentique retouchée, fondation Tichy Ocean.

Lorsque, pour la première fois, j’ai été en présence d’une photographie de Miroslav Tichy j’ai été tellement fascinée que je n’avais d’autre idée que d’en savoir plus sur son travail.

Miroslav Tichy est né en 1926 en Moravie (aujourd’hui partie orientale de la République tchèque) et mort en 2011 à Kyjov où il vit une grande partie de sa vie. S’il commence en tant que peintre et dessinateur c’est pour ses photographies qu’il est le plus connu. Il a pour particularité de réaliser ses propres appareils photos à partir de matériaux de récupération. Cela lui permet de déambuler dans sa ville de Kyjov et de photographier les passantes sans qu’elles s’en rendent compte, du moins dans la majorité des cas. Loin de tout concept de voyeurisme, Miroslav Tichy poursuit un but en systématisant sa démarche:

« Lorsque je vais en ville, je dois absolument faire quelque chose, plutôt qu’une simple promenade. Alors j’appuyais juste sur le déclencheur. J’utilisais trois pellicules par jour. Soit 3x 36 photos par jour. Environ 100 photos par jour. Je suis un observateur. J’observe aussi consciemment que possible. »

 

En mettant la femme au centre de son travail photographique, il ne fait que changer de médium puisque « les femmes c’est le thème principal de mon art ». Et dessinant sur les tirages il créé des passerelles entre ces deux pratiques et unifie son propos. 
Mais ce qui fait de lui une figure atypique c’est l’anonymat total dans lequel il crée entre les années 60 et 80. Dans son village de 1000 habitants de l’ancienne Tchécoslovaquie il est considéré comme un marginal et il photographie sans avoir l’intention d’en vivre : il vit de son art, observant autant qu’il le peut, se laissant porter de jour en jour au gré des présences féminines. 
C’est Roman Buxbaum qui brise ce silence à la fin des années 1990 en découvrant son travail. En 2004 il réalise un documentaire sur lui – Tarzan à la retraite – duquel sont issues toutes les citations connues de l’artiste. À la suite de cela le commissaire d’exposition Harald Szeemann le fait entrer dans le monde de l’art en le présentant à la biennale de Séville en 2004 ce qui lui vaut, notamment, une rétrospective au centre Pompidou en 2008.

Le décor est posé. Pour aller plus loin je vais me pencher sur ce qui a rendu mon expérience aussi marquante en prenant en compte le caractère genré de mon point de vue : un regard de femme sur des photographies de femmes.

La femme est un thème majeur de l’histoire de l’art sans que l’on puisse la détacher de divers bagages symboliques : mère, amante, faire-valoir, objet de désir… Or dans le travail de Miroslav Tichy je n’ai perçu aucune de ces projections ce qui est étayé par ses propos : « l’érotisme ce n’est qu’un rêve. Le monde n’est qu’une illusion, notre illusion. ». Pour lui il s’agit de défaire la femme de ses représentations. Par quels procédés a-t-il mis ce projet en œuvre ?

Tout d’abord grâce à une méthode de travail préférant l’acte créatif au résultat : en effet il porte l’appareil sur son ventre et se contente de déclencher l’obturateur. Allié au caractère rudimentaire de l’appareil, il en résulte des tirages techniquement imparfaits : flous, mal cadrés, à la luminosité aléatoire. Ces lacunes à défaut de produire des ratés libèrent le sujet, lui donnent vie. Malgré son allure parfois fantomatique sa présence est tangible, mouvante.

Ensuite, la grande majorité des femmes photographiées l’ignorent, ce qui produit un résultat spontané et naturel : rien n’est forcé dans leur attitude. Une impression de vie se dégage de ces tirages.

Il en ressort que tous ces aspects mettent à distance le contenu symbolique. Le potentiel d’abstraction donné par le flou permet de laisser la place au ressenti : selon moi il s’en dégage une douce quiétude. En outre Miroslav Tichy prend soin de ne conserver que les photos où la figure est discernable. Cela souligne son intentionnalité puisque la réalité qu’il a voulu saisir se trouve dans espace tenu entre le flou et l’abstraction. Il s’agit de la représentation de la femme la plus qu’il m’ait été donné de voir.

Ce n’est pas pour rien que l’on parle de lui comme l’un des plus grands photographes du XXe siècle. Caché derrière son appareil photo et laissant l’image se révéler d’elle-même, il est parvenu à saisir la vie et à nous la transmettre. 

« Je n’existe pas du tout. Je suis un outil de perception. Le plaisir est un mot que je rejette. »

Site dédié à l’artiste : http://tichyocean.com/
Documentaire de Roman Buxbaum, Tarzan à la retraite, 2004 : https://www.youtube.com/watch?v=BAA-0pEB08g

Caroline Delattre

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