Portrait d’artiste : Amandine Facquer


Je veux faire partie de cette terre, m’en nourrir chaque jour, et à chaque souffle lui donner un peu de ce que je suis. C’est tout ce que je veux, écouter les oiseaux, observer, et respirer. Laisser partir mes émotions dans la brise. Regarder l’eau. L’herbe qui flotte en surface. Me sentir libre mais liée à tout. Observer cette richesse infinie, en être une part consciente, enracinée. Devenir tout ça.
Je ne veux rien d’autre qu’être là, sur cette chaise, orange au milieu des sapins, à entendre le bourdonnement des abeilles. Ici je peux vivre sur plusieurs plans. Je peux me lever juste pour sentir le vent. Je peux être. Dans ce présent infini, dans l’éternité de l’instant. C’est l’endroit où je peux laisser s’épanouir ma connexion à la terre…Ici je n’ai plus la désagréable sensation de flotter entre deux mondes, tout est UN.

Que signifie l’ancrage, l’implantation, l’enracinement, aujourd’hui, dans un monde en mouvement constant ? A quoi se raccrocher ? Qu’est-ce qui pourrait constituer un appui solide pour nous permettre d’avancer avec un relatif sentiment de sécurité ? Sommes-nous capables de jeter l’ancre quelque part ? Quelle est la nature de cette ancre qui nous empêche de dériver ?

Le moyen de m’ancrer est le dessin. Le papier est à la fois mon ancre et l’endroit où je veux la jeter. Je jette l’encre/l’ancre sur la surface blanche, fragile et délicate ; mais qui a la force de pouvoir accueillir tout un monde. Chaque dessin, mini-univers, parle de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, de notre situation en tant qu’humains ici et là-bas, du monde que nous choisissons de voir parmi l’infinité des possibles. Mes dessins proposent à ceux qui les regardent, de trouver leur ancre en eux-même. Notre intérieur peut être une mer déchaînée que l’on essaie de fuir tant bien que mal. Alors, un instant de contemplation, à travers un dessin comme prisme réflecteur de notre intériorité, peut apporter un sentiment nouveau, orienter le regard vers un autre angle de vue. Prendre un moment et jeter l’ancre, pour distinguer quelques détails qui, dans le mouvement, ne peuvent être interceptés.

Ma pratique me permet d’exprimer mes recherches sur les notions de ligne, de trace, et de tracé.
Trace que des objets ou éléments naturels peuvent faire sur une surface pour y créer un nouvel espace graphique, un petit monde. Trace que nous aspirons à laisser en tant qu’humains de notre passage sur la surface terrestre, au niveau collectif et individuel, difficulté de laisser notre ego s’effacer dans le grand tout. Nécessité de chercher le moyen pour que mon regard personnel touche à quelque chose d’universel.

Mes recherches sont très liées à l’environnement dans lequel je me trouve.
Elles parlent d’attention, de contemplation, d’expérimentations, de réflexions, de découvertes, de gestes. De matière minérale et végétale.
J’apprivoise les formes, les couleurs, les mouvements d’un paysage autour de moi pour les mêler à mes questionnements.

Le chemin est une figure récurrente de mes recherches.
D’abord physiquement, la marche est toujours la première étape de mon travail, je parcours assidûment les alentours du lieu dans lequel je me trouve, afin d’en avoir différents points de vue.
Je fais souvent des prélèvements dans cet espace visité, cailloux, branches, feuilles, morceaux de choses, rebuts. Je les emporte dans l’atelier pour les examiner sous un autre angle, les expérimenter, parfois les utiliser comme outils pour dessiner.
Deuxièmement, la notion de chemin a une forte évocation poétique et philosophique. Chemin, cheminer, prendre la route, parcourir, avancer, se tromper, retourner en arrière, observer, se décourager, s’essouffler, continuer sans savoir où l’on va mais parce qu’on doit le faire, vers la ligne d’horizon.
Le chemin comme métaphore de la recherche artistique et de l’existence, de ce qui se passe en chaque humain. Nous sommes le/un chemin, en route nous sommes déjà ailleurs.

Herbes noires encre sur papier (réalisé avec des pinceaux d'herbes) 24 de 8 x 29,5 cm, 11 de 8 x 23,7 cm 2014

Herbes noires
encre sur papier (réalisé avec des pinceaux d’herbes)
24 de 8 x 29,5 cm, 11 de 8 x 23,7 cm
2014

Herbes noires sont des dessins découpés et réassemblés faits à l’encre et avec des pinceaux d’herbes que j’ai confectionnés. Ils parlent de la dynamique du vent, des éléments. De ce contraste entre l’immobilité intérieure de celui qui observe, et de l’agitation extérieure par un jour de grand vent. Il arrive un moment où l’observateur devient lui-même mouvement. Nourrie par lui et par le vent j’ai voulu ancrer sur papier mes agitations intérieures avec sérénité. Une fois animée, l’herbe immobile, sans vie sur la table d’atelier, a laissé ses traces.

Gouttes, gouttes de pluie sur une vitre, jours gris de janvier. En regardant par la fenêtre je m’arrête avant, sur la vitre. Toutes ces gouttes, de l’eau se divise et prend des formes multiples. Attentivement, je regarde. Aucune goutte n’est tout à fait identique à une autre. Elles ont des formes précises, spéciales, ce sont des petites sculptures d’eau. Je relève les formes de quelques unes de ces gouttes, au crayon. Ensuite je les rempli au crayon de couleur de façon intuitive. L’eau contient la vie. Sur la vitre l’eau est transparente, cristalline, mais c’est d’elle que naît l’infinité de couleurs que nous voyons dans la nature, et même celles que nous ne sommes pas capables de voir. Cette série de dessin est un lien entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, une étude de différentes formes de vie potentielles.
Ce sont des traces, aussi. Des traces de pluie, des traces de vie ; et l’engrenage d’un cercle infini.
Des vestiges.

Altitudes…Le ressenti face à un horizon, un paysage. Le rapport des échelles. Le rapport entre l’immensité du paysage et ces touts petits dessins à l’encre de 2 x 4 cm. Comme des minuscules photographies intérieures, des mémoires enfouies. Il y a du vent, de la pluie, du mouvement. Il y a des branches, des nuages, de la poussière, des prairies. Au fond, il n’y a rien. Rien que ce que l’on veut bien y voir. Tout dépend de l’ouverture que l’on laisse en nous pour observer, du mur que l’on a érigé. Ces dessins sont des petites ouvertures de 2 centimètres sur 4. Des ouvertures intérieures.

Nouveau Langage, est l’alphabet d’une langue imaginaire. Des dessins de lettres qui n’existent pas, une communication écrite nouvelle, un alphabet qui ne forme pas de mots.
Cette série est composée de petits carrés d’1 cm faits à l’encre sur papier. Chaque carré est encré suivant le même processus, pourtant tous sont différents. J’enduis un carré d’eau et tout de suite après j’y dépose au pinceau une goutte d’encre noire. Une fois sec il est découpé et rejoint les autres pour participer à un collage qui ressemble à une sorte de mosaïque.
Ce nouveau langage est un langage intérieur, intuitif, fait d’images, compris (sensiblement) et incompris (mentalement) par tout le monde et pour tout le monde. Il est plus abstrait que tous les autres alphabets mais tellement concret dans le fait qu’on ne peut pas en extraire de concepts. Il est concret car il touche directement une toute petite partie de nous, cette partie d’un centimètre bien enfouie, celle qui ne veut, ou ne sait pas, parler.

Amandine

Vous pouvez retrouver Amandine sur son site internet ou sur sa page facebook !

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