Portrait d’artiste : Yamile Villamil Rojas


En tant que latino-américaine, je suis touchée par différentes problématiques sociales et culturelles qui m’ont amenée à beaucoup réfléchir sur des sujets comme l’identité, le territoire, la culture et les relations – « tissus » – humain(e)s.

Ma première expérience en tant qu’artiste, entre les années 2005 et 2009,  relevait d’un projet de création participative : « Comun-arte », avec la commune VI de Soacha  (hors de la ville de Bogotá), habitée par des victimes de déplacements forcés et violents dus au conflit armé en Colombie.
L’œuvre collective réalisée dans le cadre de ces ateliers, et le travail photographique documentaire qui les a accompagnés, ont permis de souligner les problématiques sociales liées aux conditions de vie de cette communauté.

Entre les années 2005 et 2011, j’ai réalisé une recherche-création « Visiones magicas », avec la communauté indigène Inga du Haut Putumayo, au sud de la Colombie.
Cette communauté se revendique comme une culture de « l’arc-en-ciel ». À partir de l’importance de la couleur chez les Ingas, j’ai engagé une réflexion sur le syncrétisme culturel et religieux présent dans mon pays.
Lors du Carnaval, les Ingas utilisent des pétales de roses qu’ils se lancent mutuellement sur la tête, comme un acte d’acceptation, de pardon et de renouveau.
Je me suis inspirée de cette tradition pour réaliser des portraits élaborés avec des pétales de roses. Les personnes qui y sont figurés sont des résistants qui ne cessent de faire valoir leur culture, leur territoire, leur identité. La rose comme symbole de syncrétisme culturel et religieux est réactivé. Mais elle s’enrichit d’un sens nouveau, métaphorique. Sa condition de fleur, sa matérialité, évoque les valeurs et le combat de ceux qui résistent à la disparition de leur culture, luttent contre le temps pour conserver leurs traditions et continuer à vivre.

2013 marque mon arrivée en France et le début d’une nouvelle recherche : « Ex-voto : corps, objets, création et rituel ». Comme son titre le suggère, cette recherche vise essentiellement à traiter d’un certain rapport au corps et aux objets, au sein de pratiques à la fois artistiques et rituelles. Plus exactement, je m’intéresse aux pratiques populaires qui présentent des rapports avec certaines pratiques d’artistes contemporains, et inversement des travaux d’artistes qui présentent un lien avec des pratiques populaires dans lesquelles il y a une représentation du corps.
Actuellement, je travaille sur la réalisation de sculptures d’Ex-votos à taille humaine, inspirées des Ex-votos en cire.

À Paris, où je retrouve toutes les nationalités du monde, j’ai commencé à réfléchir au métissage culturel, à ce qui fait que je peux me retrouver dans les cultures des autres.
Cette recherche plastique a commencé à me poser de plus en plus de questions : Comment la culture de certains croise la culture des autres ? Comment pouvons-nous nous retrouver dans l’histoire de l’autre ? Comment la rencontre avec l’autre me laisse voir ce que je suis ? Que signifierait vivre dans un monde où les différences ne mèneraient pas à la guerre mais au savoir et à la tolérance ? Qui sommes-nous : un monde métisse, ou comme l’écrit Edouard Glissant, « un monde qui se créolise » ?

Ces questionnements m’ont ensuite menée à réaliser un projet collaboratif avec Kyoo, un artiste coréen dont le travail porte sur l’archive et la construction du soi.
L’exposition « Papier Machine », à la bibliothèque Levis Strauss, portait donc sur l’archivage de la mémoire. « Boîte de mémoire », projet sur lequel j’ai travaillé, a été inspiré et entamé il y a quelques années quand je travaillais avec des musées autour de projets éducatifs sur le patrimoine et la construction des mémoires socio-culturelles. Ce processus de reconstruction de la mémoire bâtit en même temps « le soit, l’être » individuel et collectif d’une société et/ ou culture, en constituant un patrimoine intime et en même temps public.
La boîte contient mes souvenirs de 1985 à 2015. Mais dans ces souvenirs qui m’appartiennent, d’autres personnes peuvent se retrouver et se projeter.

En octobre 2015, j’ai débuté une collaboration avec la Maison des Fougères. 
Là-bas, nous travaillons autour de pratiques de création, de co-création et/ou collaboration avec les habitants du quartier, qui ne sont pas forcément des artistes.

« Tissu humain : un métier à tisser » est une œuvre en collaboration, née de l’échange d’un savoir-faire autour des techniques de tissage dans les « telares » (métiers à tisser). 
À partir des ateliers de « telares » ancestraux sud-américains que j’ai réalisés à la Maison de Fougères,  j’ai eu la possibilité de rencontrer six femmes de diverses origines, et deux de leurs enfants. Nos échanges nous ont amenés à nous interroger sur les frontières culturelles, les gestes individuels et collectifs, au travers du tissage et de la création.
Le geste de tisser est un geste individuel et intime, qui devient un geste collectif quand « le métier à tisser » est partagé et construit par des femmes de cultures différentes. C’est un geste symbolique qui questionne nos relations avec l’autre, notre environnement et nous-mêmes.
Des « portraits parlés » (portraits chinois) s’ajoutent à cette performance et mettent en exergue l’identité, l’imaginaire et la culture de chacun des participants. Leurs voix accompagnant le mouvement du « métier à tisser humain ».

Pour finir,  je souhaite partager avec vous une histoire que j’ai écrite il y a quelques années et qui résume en partie mes apprentissages et ma perception du monde :

LA MAISON CORPS

Il y a des années, par une nuit de pleine lune, un sage regardait une maison, le ciel étoilé bleu foncé, la grande lune. À un moment est arrivé le plus petit enfant de sa communauté. Ce dernier lui a demandé ce qu’il regardait avec tant d’insistance. Le sage lui a répondu qu’il regardait la maison en réfléchissant à sa distribution architectonique, qui était aussi celle du corps humain et celle du monde entier.
Le petit enfant n’a pas compris ce que le sage lui disait. Il lui avait dit que la maison était une représentation du corps et du monde, mais comment cela était-il possible ? Le sage lui a conseillé de regarder à son tour la maison avec attention et il a commencé à lui expliquer :
« Regardes… notre maison est ronde, le monde est aussi rond… si tu regardes à l’intérieur, tu verras le feu qui sort de la cuisine, c’est le cœur de la maison, le cœur où l’on cuit la nourriture qui donne la santé à l’homme, comme le cœur cuit les sentiments qui nourrissent et donnent la santé émotionnelle. La porte de notre maison est la bouche, là où tout rentre et sort, ce qui est bon et ce qui est mauvais aussi. C’est par la porte que tout le monde peut avoir accès à l’intériorité… à l’intérieur, chez toi, chez moi. Les fenêtres sont nos yeux, elles permettent de voir dehors et dedans. Comme nos yeux elles sont transparentes, elles disent tout, elles ne cachent rien… Le toit a une forme triangulaire, parce que la pointe regarde le ciel, il est notre tête, qui doit regarder vers le haut pour se rappeler qu’elle est petite et que pour pouvoir penser et agir, elle doit contempler le ciel et la nature d’où provient la sagesse… il est nécessaire d’élever tout notre cœur et notre tête… si tu veux comprendre le monde, il faut que tu apprennes à mieux te connaitre. » L’enfant avait bien compris, il a remercié le sage pour ses enseignements. Tout au long de sa vie, l’enfant s’en est souvenu « Le corps est le monde, le monde est mon corps… chez moi c’est chez le monde ». 1

Yamile

  1. J’ai écrit ce récit à partir des apprentissages personnels que j’ai reçus auprès de la communauté indigène Inga du Putumayo, et des recherches que j’ai menées en travaillant au Musée National de Colombie et au Musée de l’Or (qui à partir des collections d’objets précolombiennes, conserve une grande partie de l’histoire de ce passé), ainsi qu’à partir des mythes ancestraux colombiens et mexicains.

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