Romain Zamet


Romain Zamet, Autoportrait, décembre 2014, huile sur toile, 46 x 38 cm

Romain Zamet, Autoportrait, décembre 2014, huile sur toile, 46 x 38 cm

Des portraits taille humaine se dressent face à nous. Regards neutres, « omnivoyants », ils nous observent, nous scrutent, nous jugent ou s’étonnent. Ils savent. Ils prennent plus ou moins de place sur la toile, saturent souvent l’espace et semblent nous retenir, me retenir, comme des obstacles bienveillants. Ni trop proches, ni trop éloignés, ils nous regardent comme face à leurs propres interrogations. Ces mêmes interrogations que l’on se pose forcément face à ces regards incisifs.

Mon travail est avant tout très personnel. Je représente ma famille, mes amis, des personnes intimes. Toujours des connaissances qui ont un fort impact émotionnel sur moi-même. Il peut s’agir de simples rencontres, au bon feeling, ou de véritables relations. Mais toujours dans un rapport de confiance. Ce sont les seuls à pouvoir me juger ou m’atteindre, en théorie…

Cependant cette confiance semble s’effacer le temps de la pose (toujours photographique pour mes peintures). Comme dans certains de ces moments où l’on semble ne plus reconnaître une personne que l’on côtoie depuis des années. Comme si ce regard, au premier abord glaçant, représentait celui de la première rencontre, presque craintif, animal. Celui qui nous déstabilise et auquel on ne devrait pas porter d’attention, mais qui nous touche forcément.

Si ce regard se veut plus net que l’ensemble de la toile, c’est pour en accentuer la captation. Comme si le message envoyé avait été compris. Il doit jouer le rôle d’aimant. À la fois attirant, il doit aussi nous bloquer. Nous permettre de garder le recul nécessaire, sans se séparer de nos émotions.

Le reste du corps et de la toile, donc de l’environnement où se situe le personnage se floute, se déstructure, s’épure. Sur ces zones délavées s’applique une sorte de brouillard, ce que j’appelle un « brouillard temporel » où je matérialise un présent continuellement en mouvement, coincé entre passé et futur, dans une danse infinie mais stable; reposante, presque angoissante.

Ce brouillard sert de voile protecteur, celui des gens que j’aime, que j’ai peur de perdre. Ceux que j’aimerais protéger, immortaliser. Comme par la peinture. Ce voile se fragilise. Il cloque, il s’abîme, s’abandonne. Il matérialise la faible empreinte que j’ai sur cet état de fait, cette humeur latente et habituelle de savoir que tout disparaît.

Romain Zamet, La Mère et l'enfant, novembre 2014, huile sur toile, 195 x130 cm

Romain Zamet, La Mère et l’enfant, novembre 2014, huile sur toile, 195 x130 cm

Mes toiles me permettent alors d’étudier les relations, les interactions entre le modèle et le spectateur, faisant ainsi appel au concept de proxémie.

Le flou et le net s’opposent dans la toile. Le regard joue ce rôle d’attirance. L’on est tenté de se rapprocher pour le regarder plus en détail, lui qui devient le seul secteur « clair » de la toile. Mais, tandis que l’on cherche à s’y raccrocher, l’on se heurte au reste de la toile, totalement flou. Une distance se créée entre le spectateur et le tableau, et donc entre le spectateur et le modèle. Comme deux aimants qui s’attirent mais ne peuvent se toucher. Cela provoque une sensation d’intimité contrôlée. Une sorte de connexion avec le modèle peint, tout en laissant une certaine distance nous obligeant à prendre du recul pour admirer l’ensemble de la scène.

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Romain Zamet, l’Insouciance, mars 2015, huile sur toile, 195×130 cm

Mais comme les choses de la vie, rien n’est fixe et indestructible, comme cette toile. Même cette peinture à l’huile qui ne sèche jamais vraiment. C’est un travail de vanité sans ses symboles. Un Memento mori pour mes proches et à chaque nouvelle rencontre. Je vois leur mort, et la mort de l’instant présent, sauf dans ces regards, symboles, eux, d’un présent fixe que j’arrive à préserver dans ma tête, et que j’imprime maintenant dans le monde du réel par la peinture.

Cette mort invisible mais imagée n’est pas angoissante. Bien au contraire. Au deuxième coup d’œil, on remarque que ce regard est engageant. Il nous pousse à continuer, à avancer. « Qu’est-ce que tu attends : Vis ! ». Le Memento mori devient Carpe diem. Les modèles de mes toiles me rassurent. Mes toiles me recadrent. Rien n’est véritablement perdu.

Romain Zamet, l'Espérance, janvier 2015, huile sur toile, 46x38 cm

Romain Zamet, l’Espérance, janvier 2015, huile sur toile, 46×38 cm

Si le sujet semble ancien, comme le style pictural se rapprochant des portraits baroques ou des toiles impressionnistes, certains éléments modernes actualisent mes peintures pour mieux nous replacer face à notre réalité. Notre époque incertaine nous replace aux périodes de doutes passées. Vers où va l’Homme ? C’est la question actuelle que devaient se poser, par exemple, les contemporains de la révolution industrielle, matérialisée dans le monde de l’art par tous les bouleversements qu’a apporté la photo sur la peinture.

Avec une approche plus large de mon travail, je pose cette question : L’Homme a-t-il aujourd’hui atteint un but ? C’est peut-être la question que nous posent ces regards, loin de toute technologie. L’Homme face à lui-même. L’Homme face à la fin ? Regardons-nous, revenons à l’essentiel et posons-nous la question.

Romain Zamet
www.romainzamet.com

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